Quand l’industrie parle à ses machines

Non intrusive et naturelle, la voix guide les opérateurs et leur permet de délivrer sans délai des informations au système informatique.

L’assistant vocal de Simsoft Industry analyse et exploite les informations dictées par les techniciens du tunnelier du futur RER E entre Paris Saint-Lazare et Courbevoie.

La voix trouve sa place dans l’industrie. Depuis l’émergence des technologies de compréhension du langage naturel, les assistants vocaux séduisent de plus en plus d’industriels, qui y voient un moyen d’améliorer la productivité et l’échange d’informations. « Tous les industriels s’intéressent à la voix, mais cela ne veut pas dire qu’il y a une maturité dans ce qu’ils en attendent, tempère André Joly, le directeur général de Simsoft Industry, concepteur français d’assistants vocaux industriels. L’engouement, cependant, est bien réel. » Difficile de ne pas voir les avantages de cette technologie pour l’industrie. Elle permet à l’opérateur d’être guidé dans ses tâches et formé sur le terrain, d’obtenir des informations et d’en faire remonter.

L’extension souterraine du RER E entre Courbevoie et Paris Saint-Lazare mesure plus de six kilomètres de longueur et dix mètres de diamètre. Le tunnelier utilisé pour creuser un tel tube est immense. Les techniciens qui le manœuvrent doivent consigner chaque action effectuée. Autrefois saisie manuellement sur un ordinateur installé dans la cabine, la qualification des tâches a été confiée à un logiciel de reconnaissance vocale. « L’installation de ce système a été décidée notamment pour améliorer l’analyse des données, se souvient Nicolas Braud, le directeur du Tunnel Lab de BouyguesTravaux Publics. Auparavant, elles étaient difficiles à exploiter. Il fallait passer beaucoup de temps à les nettoyer avant de les analyser » Alors qu’un opérateur pouvait décrire un problème de cinq manières différentes, ne pas renseigner une tâche par manque de temps, l’assistant vocal enregistre immédiatement des données normées et exploitables. » Cela permet d’avoir une vision beaucoup plus précise de l’utilisation des machines, d’identifier les améliorations et de remonter à la cause de certains problèmes« , estime Nicolas Braud. Après dix-huit mois de développement avec Simsoft Industry, la technologie intégrera tous les tunneliers utilisés par Bouygues et sera déployée dans sept à huit?machines dans le monde entier.

La technologie vocale n’a pourtant pas toujours eu bonne presse. « Il y a quelques années, on voyait des opérateurs abrutis par une commande vocale leur disant quel colis récupérer dans un entrepôt, rappelle André Joly. L’enjeu, pour ne pas répéter cela, est de conserver la responsabilité du technicien. » Donc de fournir un assistant qui augmente les capacités de l’opérateur plutôt que de lui donner des ordres. Cette différence, décisive pour faciliter son entrée dans l’industrie, vient de la maturité acquise par la technologie dans la compréhension du langage naturel. Le fait que les assistants vocaux grand public, comme Google Home et l’enceinte Alexa d’Amazon, aient pénétré les foyers renforce la sympathie des opérateurs envers la technologie.

« Il souffle un vent technologique et sociétal favorable, se réjouit André Joly. La technologie progresse et les opérateurs sont déjà familiers avec les assistants vocaux car ils en ont un dans leur salon. » Mais à la différence du grand public, le secteur de l’industrie pose certains problèmes. « L’adoption des technologies vocales par l’industrie bute sur trois contraintes, explique le directeur général de Simsoft Industry. Le bruit, qui gêne la compréhension des instructions par le robot, le vocabulaire et les contraintes métiers des opérateurs ainsi que le besoin d’apporter des solutions hors réseau, pour des questions de sécurité et de praticité. » Mais les avantages de la voix vont faire d’elle un élément indispensable de l’industrie du futur, estime-t-il. « C’est un système très peu intrusif, à la différence de la réalité augmentée, qui requiert le port de lunettes encombrantes. Et la voix est le moyen de communication le plus simple.«

Aider l’opérateur et capter des données

Le fournisseur développe des assistants intelligents adaptés à des secteurs variés. Airbus, EDF, Michelin et Thales profitent de ses services. « Notre premier marché est l’automobile, pour améliorer la productivité et réduire la non-qualité, souligne André Joly. Viennent ensuite l’aéronautique, notamment pour l’aide à la compréhension de la documentation, et le secteur de l’énergie, avec des rappels de consignes de sécurité et des retours d’expérience terrain. Ensuite, nous fournissons toutes les industries qui utilisent beaucoup de données et de mesures. » C’est le cas dans l’usine de Ventana à Arudy (Pyrénées-Atlantiques). Ce sous-traitant de l’aéronautique s’est équipé d’un assistant vocal qui accompagne les opérateurs. « Le technicien communique avec le système informatique pendant qu’il réalise ses tâches. Il peut demander ou envoyer des informations sans manipuler de tablette« , explique Christophe Richard, le directeur de l’innovation de l’entreprise. Encore en cours d’amélioration, pour l’adapter aux besoins des opérateurs et aux contraintes du site, l’assistant de Simsoft Industry devrait être déployé dans le reste de l’usine au cours des six prochains mois. « En plus d’aider les opérateurs, les assistants vocaux vont nous permettre de capter des informations que nous n’avons pas aujourd’hui, estime le responsable. Avec ces données récupérées à chaud, nous allons pouvoir améliorer nos processus et dégager un retour sur investissement.«

« Chaque usine présente des cas d’usage différents »

3 QUESTIONS A : Thibault Celier, Directeur de l’innovation de Viseo, entreprise de conseil en technologies et fournisseur de solutions

Où en est l’adoption des assistants vocaux par l’industrie ?

Ils arrivent petit à petit dans l’industrie, et pour de bonnes raisons : améliorer la productivité, automatiser des tâches, délester l’humain et faciliter l’accès à l’information et sa transmission aux systèmes d’information. Dans l’usine, il y a des situations où l’on a besoin d’avoir les mains libres. Il y a des cas d’usage concrets, peut-être davantage que dans le grand public.

Quels sont les freins à l’adoption de cette technologie ?

La peur de l’asservissement de l’humain par le robot en est un. Il y a quelques années, on voyait dans des entrepôts des gens dont tous les actes étaient dictés par un assistant vocal. Il faut veiller à ce que le lien entre le robot et l’humain ne soit pas une relation de domination. Cela a très bien fonctionné pour le grand public car c’était porté par la puissance des Gafa. Et parce que ceux-ci mettent en place des briques de traitement du langage naturel interopérables et ouvertes. Les industriels sont plus réticents. Ils veulent avoir leurs outils, en dehors du cloud.

Qu’est-ce qui empêche les Gafa de vendre leurs assistants vocaux aux industriels ?

L’industrie comporte des verticales de traitement du langage naturel très spécifiques, alors que les assistants grand public sont performants dans le traitement d’un langage très horizontal et généraliste. Ils sont beaucoup moins performants sur un vocabulaire spécialisé, dans la santé ou la sécurité par exemple. Chaque industrie, chaque usine, présente des cas d’usages différents. Ce n’est pas l’apanage des Gafa, qui ne se sont pas spécialisés.

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